2011, année noire pour les agences spatiales ?

En 2011, des entreprises privées annonçaient qu’elles allaient conquérir la Lune ou coloniser Mars à moindre coût. Pendant ce temps, les agences des principales puissances spatiales souffraient. La NASA devait faire une croix sur un retour vers notre satellite et mettre ses navettes spatiales au musée ; l’Agence spatiale européenne (ESA) et les Russes de Roscosmos connaissaient des difficultés financières et techniques. Les années 2010 pourraient s’avérer fastes pour les entrepreneurs du spatial. Pour les agences, elles ressemblent à un grand désert.

La NASA : ni la fin, ni les moyens

Concept de "Space Launch System" (NASA, 09/14/11) par le Marshall Space Flight Center de la NASA sur Flickr - Image credit: NASA

Pour la NASA, l’année n’avait pas si mal commencé. Au défunt programme Constellation succédait le plan proposé par l’administration Obama : encourager le développement du secteur spatial privé en lui confiant les missions « de routine » en orbite terrestre (Station Spatiale Internationale, satellites…) pour se consacrer à d’autres tâches – orientées vers l’innovation et la conception d’un lanceur lourd de nouvelle génération – et à d’autres objectifs – un astéroïde et un survol de Mars vers 2035.

L’appel au secteur privé a été relativement bien accueilli. Les critiques se concentrent en revanche sur les objectifs et surtout sur la méthode employée pour les atteindre. Le retour sur la Lune n’est même plus évoqué et le programme de vol habité, notamment vers Mars, est à la dérive. Les critiques ne visent pas forcément la NASA elle-même mais plutôt les choix qu’on lui impose et les incessants aller-retours budgétaires qui nuisent à la visibilité du programme spatial américain. Ainsi, le futur lanceur lourd que le Congrès a demandé à la NASA de construire est un gouffre financier. Un monstre qui n’apporte aucune garantie d’ouvrir les portes du système solaire à la NASA et qui se retrouve concurrencé avant même d’exister : parmi les entreprises privées qui seront sous-traitantes de la NASA, SpaceX a dévoilé son propre projet de lanceur lourd, le Falcon Heavy. Pourquoi, dès lors, dépenser tant pour un lanceur qui risque d’être inutile ? La réponse se trouverait du côté des emplois du secteur spatial que certains membres du Congrès avaient promis de défendre, suite à l’arrêt du programme Constellation.

Où va l’Europe spatiale ?

En 2011, l’Agence spatiale européenne (ESA) a du essuyer le revirement de la NASA sur sa prochaine mission d’exploration de la planète Mars, Exomars, pour des raisons de budget. L’ESA devra compter sur l’aide de la Russie et de son lanceur lourd Proton pour espérer la mener à bien. Mais au prix de quelles modifications ?

Comme la NASA, l’ESA navigue en eaux troubles. Mais l’agence européenne souffre de problèmes structurels qui rendent parfois difficile son fonctionnement au quotidien. Sur le plateau de l’émission C dans l’air du 24 octobre 2011 consacrée au lancement d’un Soyouz russe depuis Kourou en Guyane, l’astronaute français Patrick Baudry en donnait une description peu flatteuse  :

« L’Agence Spatiale Européenne, c’est comme l’Europe : c’est lourd, c’est compliqué ; c’est lent, c’est coûteux. Pour supplanter la NASA, il faudrait avoir un peu plus d’efficacité. »

Mais les soucis d’organisation et d’administration de l’ESA ne datent pas d’hier. L’Europe spatiale est née par « accident », suite à une erreur stratégique américaine qui, « en conditionnant le lancement de satellites de télécommunications Franco-Allemand à une non-utilisation commerciale a conduit l’Europe à accélérer son programme spatiale et à s’engager le 31 Juillet 1973 dans le programme Ariane« , soulignait fin novembre Alexandre Mandil sur infoguerre.fr.

Hermès devait être lancée par une fusée Ariane 5 et desservir la station autonome européenne Columbus.

Qui plus est, l’ESA est une agence intergouvernementale. Elle a été créée en dehors des structures communautaires européennes, même si un rapprochement avec l’UE a été entamé en 2007. Sa puissance opérationnelle ne parvient pas à compenser les faiblesses institutionnelles qui font son ADN. Il en découle une stratégie parfois peu lisible et peu ambitieuse. L’ESA n’a pas de programme de vol habité autonome, mais ce n’est pas faute d’avoir essayé. Si le projet de navette spatiale Hermès avait abouti dans les années 80/90, l’Europe aurait aujourd’hui un système spatial complet. Hermès partirait, au bout d’Ariane V, depuis Kourou. Et si l’Europe a bien un programme d’exploration du système solaire, Aurora, la réalité actuelle des budgets n’envoie pas d’Européen au-delà de l’orbite basse terrienne sans l’aide d’autres agences.

« Les batailles budgétaires sur fond d’enjeux industriels et politiques sont le quotidien de l’ESA. (infoguerre.fr) »

Pourtant, l’agence est un succès sur le plan opérationnel et scientifique : Ariane, Galileo, GMES, participation à ISS… Alain Cirou  Directeur de la rédaction du magazine Ciel et Espace, soulignait sur le même plateau que Patrick Baudry que, scientifiquement parlant, l’Europe spatiale peut être fière d’elle-même :

« En Europe, on a un savoir-faire extraordinaire en matière de satellites et sur le plan scientifique. Mais pour ce qui est de son efficacité économique, ce n’est pas le même refrain. »

Si le spatial russe ne va pas mieux, d’autres puissances émergent

En Russie, Roscosmos est également en période trouble. Avec l’échec de Phobos-Grunt, l’agence spatiale russe a essuyé un énième échec dans le lancement d’une sonde vers Mars. Et ce n’est pas la perte de six satellites en neuf mois qui viendra démentir le fait que l’aérospatial russe traverse une mauvaise passe.

Pendant ce temps, l’agrandissement du club des puissances spatiales est non seulement un enjeu de sécurité au plan international mais aussi un défi lancé aux positions commerciales européennes : Japon, Chine et, maintenant Inde, Brésil,  Corée du Sud, Iran et Israël… C’est surtout le programme spatial chinois qui, avec des ambitions sans cesse réaffirmées, s’affiche comme le plus sérieux concurrent aux agences américaine, russe et européenne. Ainsi, le programme LongueMarche pourrait valoir à Pékin 10 à 15 % du marché satellitaire mondial en 2015. Et, d’ici à 2015, trois nouveaux lanceurs devraient émerger : Atlas par Lockheed, Delta par Boeing, et le lanceur Indien GLSV Mark III.

Le salut dans la coopération ?

Les agences spatiales n’ont pas attendu 2011 pour comprendre que des projets ambitieux ne seraient réalisés que dans le cadre d’une plus forte coopération. Le récent rapprochement russo-européen en est un bon exemple : Exomars, Soyouz en Guyane ou l’expérience Mars500, qui a impliqué Chinois, Russes et Européens dans une simulation de voyage vers Mars.

Le fait de nouer des partenariats est un bonne stratégie de riposte face aux puissances spatiales émergentes et face au secteur privé. Mais elle ne doit pas aller sans une remise en question du fonctionnement interne des agences spatiales.

En Europe, l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne est une bonne occasion de repartir sur des bases saines puisqu’il donne désormais la responsabilité à l’UE de définir la politique spatiale européenne. Il est en effet nécessaire de repenser les rôles respectifs de l’UE, de l’Agence spatiale européenne – agence intergouvernementale – et des États membres. C’est l’une des recommandations d’un récent rapport du Centre d’Analyse Stratégique (C.A.S.) intitulé « Une ambition spatiale pour l’Europe » rendu en octobre 2011.

Or, sur le plan de l’exploration du système solaire, ce rapport a deux mérites :

  • Afficher un objectif clair – l’exploration de Mars – sans faire l’impasse sur l’étape nécessaire que constitue un vol préalable vers la Lune ;
  • Souligner, vu l’importance des sommes en jeu, la nécessité d’une coopération internationale « assortie d’une gouvernance rigoureuse pour
    gérer un programme d’une ampleur et d’une complexité sans précédent ».

« L’ampleur même du programme d’exploration de Mars exclut qu’il soit mené par un pays seul, fût-ce les États-Unis. L’UE doit donc préparer sa participation, dans un cadre international. »

Pour cela, le rapport du C.A.S. recommande, outre une véritable gouvernance du spatial européen, un accès autonome européen à l’espace et l’apport de moyens financiers adéquats. Pour cela, il faudra passer d’une logique de coût et intergouvernementale à une logique d’investissement pour le bien commun.

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